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04/12/2009

Armand Gatti et la MJEP dans les « années de Breizh »

A l'occasion de la sortie du livre Ces canards qui volaient contre le vent Armand Gatti à Saint-Nazaire qui retrace l'aventure culturelle de Gatti et de sa « Tribu » (septembre 1976-février 1977) on a pu entendre et lire beaucoup de choses sur le Saint-Nazaire de l'époque. Par contre on n'a rien lu sur l'expérience de la MJEP (Maison des Jeunes et de l'Éducation Permanente) qui, dans les années 1970, fut un espace de liberté formidable, en particulier pour les jeunes du pays nazairien. On ne peut que saluer la mémoire d'Etienne Caux, maire de Saint-Nazaire jusqu'en 1982, qui engagea la municipalité dans cette expérience. Rendons aussi hommage au directeur de la MJEP de l'époque, Gilles Durupt, pour un esprit d'ouverture qui contraste fortement avec la culture encadrée du Saint-Nazaire 2009.

GATTI.jpg

Les jeunes étaient alors les acteurs directs de la programmation artistique et avaient la possibilité d'exprimer leurs engagements politiques. On trouvait une presse très militante. En toute liberté, des groupes montaient et jouaient des pièces ayant pour thème les marais salants menacés par les promoteurs ou sur l'école. Les murs de la MJEP témoignaient régulièrement de cette effervescence, avec des affiches de soutien aux prisonniers politiques bretons et basques, contre la prison de Long Kesh en Irlande du Nord, la lutte des Indiens d'Amérique, contre les projets d'EDF au Pellerin et à Erdeven, pour les insoumis au service militaire, la liberté des femmes ou la lutte des paysans travailleurs.

La culture bretonne avait alors toute sa place avec des cours de breton. Les cours de danses bretonnes de Georges Paugam étaient très fréquentés. C'était un excellent pédagogue qui, comme militant breton et cégétiste, avait une approche « révolutionnaire » en expliquant la danse étudiée dans son contexte socio-culturel avec le visionnage de films qu'il avait tournés avec sa femme aux quatre coins de la Bretagne. Il racontait malicieusement qu'en ses « années de Breizh », il y avait souvent des actions du FLB dans les secteurs où il avait fait quelque temps auparavant son travail ethnologique. C'est aussi à la MJEP qu'a mûri le projet du lycée Expérimental autour de débats très riches. Celui ou celle qui n'a pas vécu cette expérience a du mal à le croire, tellement on est aujourd'hui aux antipodes de ces années-là. C'est vrai que le discours officiel veut que le Saint-Nazaire d'avant les années 80-90 fût triste et sans beaucoup de vie culturelle...

Nombre d'habitués de la MJEP ont ressenti la venue de Gatti et de sa troupe la « Tribu » comme l'arrivée d'une culture parachutée très « parisianiste » qui portait en germe la volonté de contrôle de la vie culturelle nazairienne par les politiques. Comme le rappelle un témoin de l'époque « Les tirages autour de Gatti et sa "Tribu" entre les deux grands partenaires de gauche à la municipalité mirent en lumière cette volonté de mainmise institutionnelle sur la marmite culturelle nazairienne ». Pour d'autres « C'était une entreprise de division des masses populaires. Un moyen de détourner des vrais problèmes ». Alors qu'à l'origine les communistes avaient dénoncé cette « entreprise de division de la classe ouvrière », ils ont fini par applaudir cette opération politiquement correcte qui fut finalement tournée en dérision par les libertaires.

La problématique de Gatti et sa « Tribu » était tournée vers le soutien aux dissidents d'URSS et la dénonciation de la psychiatrie du régime soviétique. Il n'y avait pas de place pour la question bretonne qui était pour eux hors sujet ! Un militant breton qui posa un jour une question sur le problème des nationalités à Léonid Pliouch qui affirmait son identité ukrainienne, avait été regardé par nos maîtres à penser comme un Martien. On sentait bien que pour eux cela ne faisait pas partie de l'expérience. Le grand leader syndical nazairien, Paul Malnoe, le dit pourtant clairement dans la vidéo restaurée 30 ans plus tard où, devant des photographies qui retracent les luttes ouvrières depuis les années 1930, il déclare pour expliquer le contexte socio-culturel local « La région nazairienne c'est la Bretagne !».

Tracts distribués en ville et à la MJEP – Archives CREDIB -

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Lors de la rafle anti FLB de janvier 1977, un groupe important tenta d'intervenir pour dire que la répression n'était pas qu'en URSS mais aussi ici en Bretagne. Leur demande ne fut pas prise en compte par l'équipe de Gatti. Et pourtant les arrestations de militants bretons dont celle d'un prof de Saint-Nazaire provoqua le siège du commissariat de la ville par une soixantaine de personnes selon la presse. L'équipe des cinéastes de Gatti ne filma pas cette colère nazairienne... Les policiers s'étaient retranchés dans le commissariat pour repousser la prise d'assaut par des jeunes criant « libérez nos camarades » ou « Bretagne libre ». Des petits malins avaient coincé les avertisseurs des voitures de la police. Un solide gaillard pris dans cette ambiance survoltée avait tenté de forcer la porte. Dans Ouest-France on pouvait lire « La dislocation du rassemblement eut lieu vers 22 h 30 sans qu'il y ait incident : seul le bris d'une vitre du commissariat est à signaler ». Dans un tract un appel à une réunion à la MJEP été lancé pour organiser la riposte. Début février, lors de la venue de Boukovski, qui venait remercier les Nazairiens pour leur soutien à sa sortie de l'enfer psychiatrique soviétique, des tracts pour que les droits du peuple breton soient aussi pris en compte étaient distribués à l'entrée d'une MJEP pleine à craquer. Sous la plume de Marc Kravetz,Le journal Libération rapporta avec une certaine condescendance que la question basque s'invita aussi, sans plus de succès. Combat Breton 17 1977.jpg


Cet épisode de la vie nazairienne montre qu'il est nécessaire que les Nazairiens se réapproprient leur propre histoire. Ils ne peuvent être spectateurs d'une histoire culturelle et sociale de leur ville qui serait réécrite par les institutions et leurs relais en place.

Remerciements à tous les acteurs de la MJEP qui ont donné leur témoignages.


Le mensuel Combat Breton de janvier 1977 dénonçant la répression de l'Etat français en Bretagne. Journal dans lequel écrivaient plusieurs Nazairiens habitués de la MJEP – Archives CREDIB -

16:01 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

"Les jeunes étaient alors les acteurs directs de la programmation artistique et avaient la possibilité d'exprimer leurs engagements politiques."

Bonjour,

j'y étais à l'époque et jeune aussi...Gatti, La Tribu dans une maison des jeunes pas jeunes du tout !! où il y avait aussi beaucoup de violence...la programmation artistique , oui, j'y étais avec des animateurs de la MJEP qui sont tous devenus pour la plupart des "fonctionnaires" de la ville de st naz ; ils y ont trouvé un bon tremplin à travers cette expérience après coup ; finalement si on réfléchit bien...moi je les connaissais tous ...j'y étais le matin, le midi et le soir ; je séchais les cours dans cette MJEP dont nous pensions être les maîtres et puis ils sont venus...cohortes d'intellectuels d'ailleurs et locaux...oubliant qu'il y avait aussi une jeunesse qui vivait dans cette maison aussi...ah cela me rappelle de bons souvenirs...les masques en papier mâché ; les couleurs, le Canard-emblème qui a cramé un soir ; vandalisme de locaux non intellectuels non artistes mais tout simplement de désespérés jeunes aussi de saint Nazaire...nous nous étions en face à l'angle, il y avait une cordonnerie, celle du père du copain...et puis il y eut tellement d'évènements...l'antipsychiatrie...et tous les intellectuels nazairiens...devenus notables pour certains...et puis un jour la MJEP a pris un autre nom et avec ce nouveau nom se sont envolés les jeunes ...qu'on a oublié après le départ de la Tribu ...ah ce fut un plaisir de me souvenir de cette époque. ( à suivre si vous le souhaitez !! )

sincèrement

Écrit par : marc | 07/02/2010

Cher monsieur votre témoignage est très intéressant et montre une nouvelle fois que cette histoire qui a marqué tant de jeunes nazairiens de l'époque ne doit pas être récupéré par les institutions, quelques politiciens et autres qui en plus pour certains sont aujourd'hui bien loin de leur engagement de jeunesse. Nous savons que des acteurs de cette époque veulent faire un travail sur cette expérience pour faire connaître cette page de notre histoire nazairienne et rétablir la vérité historique.
Votre contribution est la bienvenue.

Écrit par : CREDIB | 07/02/2010

Bonjour,

En fait j'ai particulièrement à cœur de voir comment toute une jeunesse a évolué sur saint nazaire ; cette ville a toujours été à des niveaux différents une sorte de laboratoire et j'ai eu la chance de près ou de loin d'y être à la fois témoin et acteur ... que ce soit l'expérience Gatti - ou celle de Gilles Petit avec Catherine de Senne quelques années auparavant si mes souvenirs sont bons. A l'époque je me souviens je jouais de la flûte à bec avec Gilles Petit à GEORAMA à SAINT MARC...j'étais jeune et l'époque ....c'était la culture populaire ...avec le centre de culture populaire ... tout le bouillonnement culturel nazairien - mélange de culture syndicale et intellectuelle avec beaucoup d'enseignants à cette époque et quelques ouvriers qui sont restés fidèles jusqu'à leur mort ( dont mon père ) à cette culture réellement populaire qui avec le temps est devenu institutionnelle...je le dis avec d'autant plus de passion que j'ai de ma pré-adolescence à mes 26 ans ( lorsque j'ai quitté st Nazaire ) traversé quasiment tous les pans de la vie culturelle locale ( en tant que témoin )...et de l'expérience Gatti avec avant celle du C.C.P...en passant par la création du lycée expérimental et l'agonie du Foyer des Jeunes Travailleurs ( excellent à une certaine période )...en passant par l'école de musique devenue école nationale...et je reviens à Gatti et je me dis parfois que les pré adolescents que nous étions ( un petit groupe ) comment ont-ils évolué ? Cette expérience fut elle un tremplin ? oui pour les enseignants d'alors, les animateurs socio culturels et autres catégories ...pas les ouvriers par contre...mes copains...certains vivotent dans certaines maison de quartier devenus animateurs à leur tour mais pas dans la création artistique...ils gèrent une misère sociale et une pauvreté culturelle que nous avons eu la chance au final de connaître et de vivre...si je revenais vivre à saint Nazaire, mon principal combat serait de dire qu'on ne peut renier ce que nous avons été ; ce qui nous a fait ...le militantisme artistico-syndicalo etc...de ces belles années 73-74-75...et en cela et par dela mes critiques sur cette période il y avait quand même une naïveté généreuse pleine de rêve et de révolte...belle en somme...je revois dans le hall de la MJEP quand ça parlait d'antipsychiatrie que nous faisions les affiches avec pour theme les poèmes des dissidents soviétiques ; je revois quand certains furent libérés et invités à parler dans cette maison des jeunes et de l'éducation permanente - nous qui ne comprenions rien à ce qui se disait ; on bougeait et faisait des affiches colorées oranges bleues avec les membres de la Tribu...c'est un réel plaisir que de me remémorer tous ces instants ( bon je me relis pas ; excusez moi pour les fautes et autres phrases peu claires)

Sincèrement

Écrit par : marc | 08/02/2010

rebonjour,

".ils gèrent une misère sociale et une pauvreté culturelle que nous avons eu la chance au final de connaître et de vivre. "

Je voulais dire bien sur que nous avons eu la chance de connaître un bouillonnement culturel créatif...qu'aujourd'hui je ne suis pas persuadé que la société autoriserait...que la moral sociale dominante ou les politiques qui furent à leurs heures, mêlés, confondus à cette ébullition, euphorie autoriseraient aujourd'hui...en disant cela, je voudrais dire n'oublions jamais d'où nous sommes issus...les chantiers, sud aviation, le port...le militantisme , quelqu'il soit...

sincèrement

Écrit par : marc | 08/02/2010

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